
Et si la carte n’était pas seulement un outil pour représenter le monde, mais aussi un moyen de l’inventer ? C’est le pari fascinant de l’exposition "Cartes imaginaires. Inventer des mondes", que la BnF propose jusqu’au 19 juillet 2026. Du paradis terrestre aux royaumes de la fantasy, des créatures chimériques des mappemondes médiévales à la carte de l’Atlantide revisitée par le jeu vidéo, l'exposition propose un voyage aux frontières du réel et de la fiction.
Le parcours, conçu par Julie Garel-Grislin et Cristina Ion, conservatrices au département des Cartes et plans de la BnF, se déploie en quatre temps. La première escale plonge le visiteur dans les mondes inexplorés : ces espaces marginaux des cartes anciennes, peuplés de créatures chimériques empruntées aux encyclopédies médiévales et aux sources antiques. Monstres marins, hommes-bêtes et prodiges en tout genre habitaient les franges du monde connu, témoignant d’une géographie autant mentale que physique. Ces figures seront progressivement chassées des cartes au cours du XVIIIe siècle, à mesure que l’exploration scientifique recule les frontières du l’inconnu.
La deuxième escale s’attarde sur les mondes légendaires – ces lieux imaginaires auxquels on a pourtant cru : l’Atlantide, l’Eldorado, le royaume du prêtre Jean, le paradis terrestre. Les cartographes leur ont attribué des coordonnées terrestres, les faisant exister sur le globe au même titre que les continents. Des représentations extra-occidentales, comme la carte bouddhiste du mont Meru, témoignent de la même volonté universelle d’ancrer dans l’espace les lieux chargés d’une forte signification symbolique ou cosmologique.
La troisième escale explore les mondes littéraires : les cartes produites pour accompagner des œuvres de fiction, de Thomas More (L’Île d’Utopie, 1516) à L’Île au trésor de Stevenson, du pays de Narnia aux territoires de Game of Thrones. Ces cartes inventées confèrent une consistance géographique aux univers narratifs : elles rendent le monde fictif habitable, crédible, arpentable.
La quatrième et dernière escale, enfin, considère la carte dans sa dimension subjective et artistique. Des œuvres contemporaines entrent en dialogue avec des pièces anciennes pour montrer comment l’art déconstruit les codes cartographiques et révèle ce que toute représentation du monde doit à l’imaginaire collectif.

Abraham Ortelius, « Islandia », dans Theatrum orbis terrarum, 1595, détail. BnF, Réserve des livres rares © BnF

Ahāīdvīpa. Carte cosmologique jaïna représentant le monde habité par les humains. Inde (Gujarat), XIXe siècle. BnF, Manuscrits. © BnF

Robert Louis Stevenson, Monro Scott Orr, Treasure Island (L’Île au trésor), 1934. BnF, Cartes et plans. © BnF
L’exposition rassemble des chefs-d’œuvre rarement montrés au public, issus des collections propres de la BnF mais aussi de prêts majeurs consentis par le Musée Guimet, la British Library, la Bibliothèque bodléienne d’Oxford, la Bibliothèque royale de Belgique et la Bibliothèque apostolique Vaticane. Parmi les pièces remarquables : la Cosmographie universelle de Sebastian Münster (Bâle, 1556), la célèbre Carte du Tendre de François Chauveau (1654), ou encore la Carte ancienne du royaume des fées, de William Sleigh.
L’exposition est complétée par un dispositif interactif inédit développé en partenariat avec Ubisoft, permettant aux visiteurs de naviguer dans la carte de l’Atlantide du jeu Assassin’s Creed Odyssey : Le Sort de l’Atlantide.
Un catalogue richement illustré (56 pages, 180 illustrations, 45 €) accompagne l’exposition, ainsi qu’un programme de conférences et d’ateliers pour tous les publics.

Bernard Sleigh, An Anciente Mappe of Fairyland (Carte ancienne du royaume des fées), 1925, détail. BnF, Cartes et plans. © BnF

Richard Carnac Temple, A Burmese map of the world, showing traces of Medieval
European map-makinge dans The Thirty-seven nats, a phase of spirit-worship prevailing in Burma, 1906. BnF, Réserve des Livres rares. © BnF

Sergio Aquindo, Perdu en lui-même n°2, 2022. Dessin au fusain et charbon sur carte d’état-major de la région de Montdidier datée de 1889. Collection de l’artiste. © Sergio Aquindo
Cette exposition entre en résonance directe avec le numéro 209 de La lettre de l’Ocim, « Cartographies. Ouvrir les horizons » (2024), qui consacre son dossier central à ce média aux multiples visages. Car les cartes, comme le rappelle ce numéro, transcendent le temps et les disciplines : trésors patrimoniaux dont la conservation relève parfois du défi, les cartes géographiques anciennes offrent des clefs de compréhension des sociétés passées — une conviction que l’exposition de la BnF illustre avec éclat à travers ses pièces d’exception.
Mais la cartographie n’est pas seulement affaire d’archives. Médiatrice des idées et des messages, elle est aujourd’hui mobilisée pour analyser des jeux de données complexes, cartographier des écosystèmes institutionnels ou encore interroger les enjeux idéologiques et de pouvoir que toute représentation du monde implique. Le dossier du LO 209 explorait ainsi des usages aussi divers que la mise en récit des territoires au Musée Savoisien (Alice Caron), la géographie subjective (Catherine Jourdan et Florent Lahache), la collection de cartes de la bibliothèque de Genève (Nicolas Schaetti) ou encore les mutations numériques de la discipline (Ghislaine Abbassi et Christophe Alcantara). Une invitation à poursuivre la réflexion, en sortant de la BnF, à la lumière des pratiques muséales et documentaires d’aujourd’hui.
La lettre de l’Ocim n° 209, Cartographies. Ouvrir les horizons, 2024, 114 p., 30 €.

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